Le tatoué

Il avait un drôle de manteau, à mon avis incroyablement ringard. Une paire d’hémorroïdes phénoménales, pas loin d’être aussi grosses que ses testicules, et il était entièrement, totalement, complètement recouvert de tatouages, scarifications, de boules sous la peau, de piercing. Mon tatoué. Je dis « mon  » par ce que je suis fière de compter un zigoto comme ça dans mes clients. Fière, parce qu’il était attachant.

Alors voilà comment ça s’est passé. Déjà, ça  fait un choc quand il entre. Moitié homme moitié journal d’art graphique. Envie de frotter le signe bizarre sur son cou avec mon doigt et de la salive, comme on enlève le chocolat sur le coin des lèvres de la petite nièce de 3 ans.

Ben non ça s’enlève pas. Peut être qu’il y en a pas partout…je ne pensais pas si bien dire.

Il prend un café. C’est fou les préjugés qu’on peut avoir. Il aurait dû, dans mon esprit sur lequel déteint la bourgeoisie de mon quartier, prendre un redbull-coca-vodka-gin avec un soupçon de coke.

Ben non, un café et une sucrette. Je frôle l’internement. Il touille presque avec le petit doigt en l’air.

Ses cheveux sont gras.

Comment tu vas, tu es jolie, je viens de pas trop loin. En on papote un peu, il est gentil et drôle. Vraiment gentil, tout doux.

Mais je redoute le déboutonnage de 501. Il a mis un polo, des chaussures en cuir…il est habillé si classiquement.

Il paye, bien. Il reste longtemps. Jamais il ne dépassera, lors de nos 4 Rdv,  l’horaire de plus de 5 minutes.

Une fois à poil, tendresses et bisous, je vous avoue que la question de chaque seconde est  » mais par quel bout je le prends, et là, je peux toucher? ».
On s’entend : les boules et autres trucs en métal sous la peau, j’ai un peu de mal. C’est un skate park, son corps. Ou un genre de champs de bataille, car parfois le corps n’accepte plus trop les add on. Le piercing à la lèvre, je n’ai pas de quoi le recoudre en cas d’accrochage.

Vraiment un mec sympa.

Mais à si bien payer, son prétendu emploi ne correspond pas à son rythme de vie. Il y a un loup…

Il me parle d’un boulot d’informatique mais vient toutes les semaines dépenser plus d’un demi smic. Pour moi ça ne colle pas.

Et puis finalement je lui pose la question  » et tu fais autre chose que ton boulot ..? »

Je crois qu’il avait confiance. Sinon je n’aurais pas eu son CV version remastérisée. Avec les détails. Les fraudes. Les combines. Les « coups de chance ».

Finalement on s’entendait bien. On est deux crapules. On se marre bien en pensant aux gentils salariés. Parce que lui et moi, on est dans la zone grise de la société. Enfin, lui, plutôt gris foncé. On est dans les rapports sociologiques et dans les bouches des piliers de comptoirs  » les putes et les voleurs ».

C’était drôle de voire un copain de zoo.

Et puis un jour, plus de nouvelles. Plus de son. Plus rien. Alors que j’avais des nouvelles hyper régulières.

Peut être qu’en fait c’étaient plus que des fraudes.

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Vous z’ici !

Dans ma ville, je ne sais pas si je suis la seule prostituée (en fait non : je sais que je ne suis pas la seule), mais je sais aussi qu’elle est remplie de clients.

Que je croise régulièrement. C’est drôle.

Enfin pour moi. Celui que je croise le plus régulièrement (fut un temps c’était toutes les semaines!) est extrêmement mal à l’aise. Il me fait un rapide sourire, puis regarde ses chaussures en accélérant le pas. Je rends le sourire aussi discrètement que possible. Parfois il bouge les lèvres pour dire bonjour mais sans qu’aucun son ne sorte. Seule sa mèche de cheveux (celle plaquée sur le crâne dégarni qu’il essaye de cacher avec une mèche…) est toujours joyeuse, et me fait coucou en bondissant sur sa tête avec le vent. Moi je bondis aussi, contente d’avoir travaillé, d’avoir pu jouir comme il faut, d’avoir revu mon petit habitué du jeudi, en gros je sens le sexe et l’orgasme à 3 rues à la ronde.

D’autres me font un coucou depuis leur voiture. Je réponds au coucou, et 10 secondes plus tard j’arrive à remettre un nom sur la tête vue : d’où est ce que je peux connaître cet homme…? Ah oui ! C’est vrai ! C’est le monsieur qui jouit 3 litres !!!

Beaucoup plus loin de chez moi aussi. Dans un restaurant. J’étais accompagnée, la soirée était agréable et j’étais peut être un poil pompette (dur de résister dans des resto sympas), en tous cas assez pour me faire dire âneries sur âneries. J’accompagnais un homme tout aussi sérieux qui renchérissait sur mes blagues nulles. Âge mental : pas bien élevé. Et voilà un homme en costume élégant,qui arrive avec sa femme pomponnée et élégante façon vieille bourgeoisie, et sont installés à côté de nous.

L’homme me dévisage avec insistance. En voyant ça, sa femme fait de même. Alors je fais de même. Ben quoi ! On me regarde, je regarde. Je ne le reconnais pas tout de suite, cet homme  mais un sentiment de « déjà vu » s’installe en même temps que mes alarmes se mettent à hurler dans ma tête. C’est un situation délicate qui se profile à l’horizon mon capitaine. Il faut agir ! On tourne les yeux !!!

J’hésite entre une personnalité et un client. Et je réfléchis à ça tout en disant mes âneries. Je ne dois pas perdre la face. Ni remarquer cet homme, ni faire remarquer que je remarque, ni céder à la tentation de regarder encore un petit coup, ça me brûle les yeux. Juste un coup d’œil, un minuscule coup d’œil !

Comme je ne vois pas pourquoi une personnalité irait me dévisager, je le connais donc. Et à voir son air gêné et sa façon de s’essuyer le front, là, il est mal.

Il me dévisage toujours par intermittences. J’en viens à la conclusion raisonnable que c’est un client, il n’y a pas d’autre solution ! Sauf si dans la nuit je suis devenue la plus belle femme du monde, et qu’il ne puisse pas faire autrement que de me bouffer du regard.
Mais dans ce cas là lui seul l’aurait remarqué, parce le reste des hommes n’est visiblement pas à mes pieds : ça tient moyen comme explication… Et d’un coup ça fait tilt ! Je reconnais ces cheveux et son nez un peu gras (on retient les détails qu’on peut). Je n’ai aucun nom qui me revient, aucune date, j’associe juste ces cheveux et ce nez à une façon de faire l’amour. Quelque chose de lent et un peu essoufflé, un peu mou. Mais quelqu’un de gentil. Vu une seule fois. Un de ces clients « one shot ». Mais où ? Putain mais on a baisé où, et quand? Arrrrgh ? Foutue mémoire de merde ! J’aime bien me souvenir…

Un autre cas peut se présenter : il me dévisage et rien, absolument rien, aucun souvenir ne revient. Mémoire de poisson rouge. Zéro. Alors, quoi ? C’est un client ou pas ? Un dragueur ? Dilemme. Si je souris et que c’est un client, c’est bon, mais si c’est un dragueur, c’est pas bon…  C’est un peu le sourire de la myope. Elle sourit mais ne sait pas trop à qui. Ça pourrait être un voisin, aussi. Rester courtoise, vague, pressée.

Certains ne se gênent pas et préviennent carrément : si on se voit dans la rue ils n’ont rien à cacher et viendraient me claquer la bise comme sinon était potes. Mais on s’est jamais croisé. Je vais pas trop m’en plaindre.

D’autres m’envoient des mails en me disant « je sais que vous officiez pas trop loin de chez moi, et je me demandais si par hasard la jolie personne qui sortait de la Poste (et non du poste, n’allez pas vous faire d’idées) à 15h32 le lundi 14, c’était vous ? ». Franchement, je dois pas être si jolie parce que jamais ça n’est moi dans le rôle de l’éblouissante femme croisée rue de la plage, jamais moi la femme sublime qui buvait un café, jamais moi la nana qui a du chien et qui discute le bout de gras avec un commerçant. Les boules de toujours dire que non, moi je passe nettement plus inaperçu, dans le genre sublime pantalon crade, mal coiffée et digérant sa dernière levrette sur le trajet boulot-maison… Moins glamour tout de suite, hein?

Je ne sais plus trop combien d’hommes j’ai pu voir. Bref. Je ne me souviens pas de tous, mais ça n’est pas si énorme. Non, vraiment. Étalé sur tout ma vie, c’est une moyenne presque normale je pense. Quoi, avec quelques petites pointes de temps en temps.

Mais combien exactement…? Désolée. Si encore j’avais une petite fiche avec une photo, un nom et un prénom (ça va je blague!), mais là j’ai des pseudos et des souvenirs. J’ai un peu honte de ne plus m’en souvenir. Certains ont du me faire jouir, zéro souvenir. D’autres devaient être nul au pieu, zéro souvenir. D’autres ne subsistent que part un détail (jamais vu une aussi petite !) ou une anecdote (mais pourquoi il va 4 fois aux toilettes en 1h ?)
J’ai atteint ma capacité maximale de mémoire je crois. C’est pas que j’oublie pour ne pas y penser (genre la prostituée victime qu’on nous sert à longueur de JT), non : j’ai plus de place, c’est tout, et ça commence à chiffrer en terme de stockage, les 1001 verges et leurs suites. Rien d’exceptionnel à ça, je dois être comme tout le monde … Et puis franchement, pas trop envie de m’enfoncer une carde SD dans la schtroumpfette ou autre part pour voir si je peux augmenter la capacité de stockage.

Âge mental très bas et blagues nulles, vous étiez prévenus.

La retraite 

Édit: habile de ma bouche mais pas de mes doigts, ce satané WordPress publie ma bafouille alors que je souhaite la retravailler. Voilà donc une version un peu plus étoffée et moins foutraque de ce que je voulais vous dire.

Chaque pute doit certainement avoir en elle ses rêves, et se penser plus autorisée que quelqu’un d’autre à se dire que ces rêves vont se réaliser : avec l’argent brassé, tout devient possible. Un restaurant, une voiture de luxe, une toile de maître, une entreprise de pompes funèbres ou un bateau en Méditerranée, des voyages à gogo : tout est possible.

Oui mais. Le travail éloigne de nous trois vices : l’ennui, le besoin et le vice. 

Je vais faire ma candide et appliquer ça bêtement à ma situation. Mon travail éloigne t’il de moi ces trois morpions ?

L’ennui ? Je ferais bien ma vie sans sucer des sexes que je n’aime pas d’un amour profond et pur, et ce n’est pas ça qui éloigne mon ennui selon moi. Je l’éloigne avec autre chose.

Le besoin. Bon là ça va. J’ai un petit matelas. Pas énorme (halte aux cadences infernales), mais agréable pour tenir quelque temps. Mais c’est en travaillant que je l’ai obtenu. Un partout balle au centre.

Le vice : notre vie étant pareille à celle des canards, brève et intense, gavons nous en. Même en travaillant j’ai le vice scotché au corps, la volupté accrochée à mes chevilles, je m’entraîne volontairement dans des fantasmes. Travailler n’y changera rien. Au contraire, ça empire peut être.

Et ne plus travailler ? L’ennui reviendrait, peut être. Même entourée de livres on peut s’ennuyer. Le besoin ? En vivant chichement… Un jour il viendrait. Mais le vice ? Et sa sœur la vertu ? Ah ! Vaste débat. C’est assez vicieux de vouloir vivre vertueusement.  Et réciproquement …

La question de fond, c’est plutôt celle là : pute un jour, pute toujours?

Oui. J’y crois. Pour ma pomme en tous cas. Vous égorgeriez la poule aux œufs d’or, vous ? Au pire vous la mettez de côté, en cas de lassitude, pour vous changer les idées. Mais pour ma part j’en suis sûre, tant que le dégoût ne vient pas : je serai toujours un peu pute, en cas de besoin. La poule aux œufs d’or, la prostitution, je la cajole. Je ne la laisse pas monter sur mes épaules pour devenir un lourd fardeau, au contraire. En la faisant légère et vibrante, pétillante et jolie, je la garde longtemps dans le champ de mes possibles.

Je la garderai je l’espère un long moment dans ma poche, au cas où. Il se peut que je retire mes jupons de ce monde que beaucoup jugent glauque. Mais je me garderai bien de jurer que je n’y reviendrai plus. C’est ma carte joker, un merde à celui qui me ferait chier. Un pépin d’argent ? Je connais les ficelles du métier pour me garder loin de la spirale infernale des dettes et emprunts…

Ma retraite, je crois qu’elle arrivera progressivement, j’espère sentir peu à peu cette envie d’arrêter, j’espère l’écouter, j’espère préparer ma reconversion à temps, j’espère ranger mes jupons soigneusement, et surtout ne jamais devoir continuer à exercer sans envie, avec dégoût.

C’est l’histoire du mec qui dit « je t’aime ». Ou « ma chérie » ou « mon amour » 

Ca se sent rapidement.

Il me fait l’amour comme un romantique, il me caresse le visage l’air ému, me regarde avec des yeux brillants, il se colle à moi, me serre fort, soupire d’extase…

Le fait qu’on se connaisse depuis 20 minutes et quelques mails ne lui effleure pas le neurone.

Et là tu le sens. Tu le sens qui lui vient du plus profond de ce qui lui reste de concentration… Un :

« Mon amour »

Ou

« Je t’aime. »

Arrêt sur image. A chaque fois j’ai envie de l’arrêter, pointer un doigt sur sa poitrine, prendre un fort accent africain et dire « mais qu’est ce que tu me racontes là ! ». Mais on ne se moque pas. Et en plus mon accent serait plus navrant que ma blague.
Alors je prends l’attitude la plus neutre du monde « il ne s’est rien passé », je respire, et au pire je change de position pour pester en silence la tête dans un oreiller.

Bon sang, on ne tombe pas amoureux en quelques coups de reins. On peut se laisser aller à la douceur d’un rdv GFE, mais… là vous me demanderez : c’est quoi, ça, GFE ?
Comprendre : girl friend experience.

Ça veut dire que la nana se comporte comme une petite amie. Qu’elle est douce. Gentille. Tendre. Attentionnée. (Une petite amie au début d’une relation un dimanche après midi, pas une petite amie après 3 ans de couple, rentrant le soir après une journée de taf éreintante, le minou hirsute, laissant traîner ses cheveux dans le lavabo.)

Ça assure au mec un minimum de services, normalement : elle embrasse, n’a pas des tabous genre « me caresse pas me touche pas m’embrasse pas », elle parle un peu, elle partage, elle est actrice du moment. Elle est votre petite amie d’un moment, s’intéresse vraiment à vous. Sans les sentiments mais avec les émotions. J’ose ajouter que c’est aussi si vous vous comportez comme son petit ami du moment. La possibilité de faire GFE en face d’un mec odieux, froid et distant est proche de zéro.

Revenons au mec qui vient de dire je t’aime en 20 minutes. On finit nos histoires de cul et avant de partir, il place un timide « je suis désolé tu sais, je me suis un peu emporté ».
C’est pas grave, ça arrive. Tu bandes chez la masseuse, tu vomis chez le médecin, tu casses une boite d’oeufs au supermarché, c’est pareil : c’est pas grave. Ça arrive.

Etre en mode GFE, c’est naturel. On donne, on se donne. Finalement ça devient parfois même un besoin, faire du bien, on se sent bien avec soi même, on a apporté un super moment à quelqu’un, et il nous le dit.  Drogue dure qu’est la reconnaissance…

Et puis dans une relation éphémère encadrée par un contrat moral strict où il n’y a pas d’enjeux sentimentaux, se laisser aller sans crainte du jugement est libérateur. Et vous multipliez les petits pains : vous lui donnez, il vous donne, vous le rendez bien, il vous rend bien.

Bande de jouisseurs, va.

Au suivant !

L’histoire du mec qui croit gêner 

Il prend ses rdv très poliment. Toujours trop poliment. Avec 12 s’il vous plait et 28 merci.

Il arrive, parfois en retard, il s’excuse un peu.

Mais c’est quand on passe au plat principal, quand par exemple il a finit de me lécher qu’il me sort le fatidique « ça va je me suis bien appliqué? ». Même pas à cause d’un relent de maso ou que sais-je. Non juste pour savoir s’il ne dérange pas. D’ailleurs il lèche sans déranger. Bien, mais il n’ose pas se laisser emporter.

Quand il jouit, vite il se retire (et là après tant de visites de sa part je crois que j’ai enfin réussi à négocier que ce soit moi qui enlève la capote sans qu’il se sente trop gêné), et tout de suite il dit :

– « ça va je ne t’ai pas fait mal? » Ou

– « ça va je n’ai pas été trop long? »

Et quand il part « désolé de t’avoir dérangée ».

Pourtant on papote de tout et de rien. De sa dernière voiture, de son boulot et de sa fille qui vient d’avoir sa licence.

Je crois qu’il a bien capté la relation prostituée/client. Il a bien compris que sans cet argent il n’aurait jamais couché avec moi. Ce qui est vrai. Il n’est pas spécialement beau, pas incroyablement intéressant. Il pourrait ressembler à mon voisin, sympa, un mot gentil par ci par là. Mais surtout ne pas faire de vagues.  On arrondit les angles, mais sans être un soumis non plus -enfin avec moi, peut etre qu’il va voir mes collègues plus dominatrices.

Et j’ai l’impression qu’il est reconnaissant que je lui laisse ce droit, cette possibilité de venir me voir. Je le lui accorde de bon cœur, n’allez pas croire que je fais ma diva qui  » daigne lui accorder ce moment ». Certains prennent ce droit comme un acquis, les billets asservissant la femme pour eux, comme si du papier, si coloré soit-il, pouvait faire plier une volonté de chatte effarouchée.

Cela dit je me pose souvent la question : quelle somme pourrait me faire plier ? Comme dans ce film où le mec propose 1 million de dollars pour une nuit. Pour moi ça n’a pas la même valeur… Puisque passer la nuit avec un inconnu, je l’ai déjà fait pour moins cher. Mais si je ne voulais pas… À quel prix je céderais? Quand je dormais loin de chez moi je facturais 1000€. C’était indécent mais totalement dans les tarifs du marché de l’époque  (putain un smic quand même !!!) et je pensais que ça les arrêterait. Mais non. Alors j’ai pris l’argent quand le ratio plaisir/argent me semblait bien.

Alors, on ne me déciderait pas pour 2000€ si je ne voulais pas. 5000€, je ferais ma mijaurée. Après tout, vu mon revenu actuel, je peux m’en passer. Pas que je me sente valoir plus que ça, mais juste : est ce que ça efface un refus, est ce que vraiment de l’argent peut faire dire oui ? Quand on n’a pas trop de soucis financiers, où se situe la vénalité ? Et la fierté qui fait monter les enchères… la notre, de fierté et celle du monsieur.

« Quoi ! On me dit non !? Je fais monter les enchères… »

« N’y pensez pas Monsieur, c’est non ».

Ah la garce, pense t il, « je finirai par l’avoir! »

Si le rapport de force est de cet ordre là, vous imaginez l’ambiance. Lui content d’avoir eu si cher son joujou. Et bien décidé à en profiter…

Tout ça pour arriver à une conclusion simpliste : si un client insiste trop, il faut continuer de refuser. Parce que 1) si on a dit non c’est qu’on le sent pas. 2) si il insiste, il va surinvestir le Rdv. Pas bon. 3) et parce que le meilleur moyen d’avoir une femme dans ces cas la, c’est encore la séduction. Pas les biftons.

Parfois je me perds à penser « oui mais y’a pas que le pognon, il y a la valeur ajoutée du rdv qui pourrait me décider. Un resto fabuleux, un truc incroyable à faire, un moment hors du commun. Forcément, rester à baiser comme une marathonienne dans une chambre pendant toute nuit pour 5000€, même 10000€, c’est hors de question. C’est prétentieux de dire ça… mais je ne fonctionne pas qu’au billet. Je fonctionne à la caresse aussi. La caresse de l’âme est au moins aussi forte en terme d’attrait. Voir plus. Une baise agréable oui, mais pas que. Eh oh, je fais pas dans la destruction d’estime personnelle. Je remplis ma tirelire de façon jouissive. Nuance.

Oh et le scenario atroce. Il monte les enchères, elle ne veut toujours pas, puis cède. Et là, il refuse, et dit un truc bien mesquin comme « ah, c’est donc ce que vous pensez valoir? « ou « vous ne pensez tout de même pas que je vais payer ça? » (ça me rappelle l’histoire Stern ça…)

Lui, ce client, non, il est au degré -100 de l’arrogance (pour revenir à nos moutons), malgré les billets, il arrive sur la pointe des pieds et ne manque jamais de s’excuser 15 fois de lui avoir ouvert la porte. C’est un peu déstabilisant.

Au suivant…

La banane 

Ca faisait des années  que j’en avais pas vu.  Allez savoir pourquoi ils viennent avec. Avec une banane.

Pas le fruit, le sourire, ni la bandaison, bande d’obsédés. La petite pochette qu’on clipse autour du ventre. Ce truc ridicule des années 80-85 (?), ce moment où tout est devenu ridicule. Coiffure, survet, chansons.

Et bah les restes de cette époque sombre ne sont éradiqués. La banane existe encore.

Trois explications possibles

La première, la plus évidente : ces clients sont has been. Je ne suis pas non plus très fashion, mais j’essaye d’éviter la jupe culotte (indémodable dans certains milieux, on est d’accord) les épaulettes bouffantes, les coiffures choucroute et les paillettes.

La deuxième, ils sacrifient le paraître sur l’autel du pratique. C’est tellement pratique, une banane. L’iPhone (et encore), les sous et le permis de conduire sont dans la même poche, inaccessible aux pickpockets pudiques, on y trouve son lot de zip, scratch et pochettes afin de satisfaire toutes ses petites envies (Tiens si j’emportais mon couteau suisse. Ça sert toujours et je serai le sauveur avec mon coupe-ongle de poche). Mes biens sont en sécurité et à portée de main.

La troisième, qui découle de la deuxième, c’est qu’ils ont peur de se faire voler. Par moi. Parfois on croise un parano. Il n’emporte que des sous, le compte juste, un vieux portable  et ses clefs de voiture. Le reste ? Impossible: « c’est une pute, et les putes c’est des voleuses. ou alors son mac est derrière la porte et m’attend  » . 

Ouais ouais. Ça se défend. Je pourrais profiter de sa douche pour aller fouiller ses poches, piquer du fric, faire du chantage, menacer d’aller voir ses parents et amis, pour déclarer devant la terre entière qu’il va voir des putes ! Détruire sa famille, humilier sa femme,  et ses enfants, le faire virer, le trainer devant un tribunal en l’accusant de viol (rire démoniaque).

Enfin tout ça prend du temps et de l’énergie, et j’ai plus vite fait d’être gentille et aimable, siroter un thé avec eux. Ils reviennent et sont contents, et j’ai la paix, et eux aussi. En plus on jouit et on rigole.

À leur décharge (bande d’obsédés ! Vous êtes toujours là !), ça arrive parfois. Le mec se fait détrousser pendant qu’il trousse par l’acolyte de la belle, ou par la belle elle même, profitant d’un moment d’inattention (typiquement la douche).

C’est pour ça que souvent le mec à la banane rentre dans la salle de bain avec sa banane, et ne la quitte pas des yeux.

Je respecte.

Et promis je ne leur ferai plus la blague de Igor, mon pote russe (et imaginaire mais j’oublie de le dire) de 1,90m et 120 kg qui va venir leur dire bonjour et ramasser l’argent. Promis. Je respecte la paranoïa et je ne m’en moque pas.

Pas trop.

Les enveloppes

Jamais collées ! Malheureux ! Comment je recompte ?

Je n’ai pas souvent été arnaquée. Et quand je l’ai été, je m’en suis rendue compte avant… (le bonheur d’adapter à la volée l’heure de la fin du rdv après avoir recompté : « ah, il manque 50€… Oh c’est pas grave, on fera un peu moins ». Eh oui, j’aurai pu en faire cadeau, mais un cadeau ça ne se vole pas en loucedé.

J’en ai gardé beaucoup, des enveloppes. J’en ai des très jolies. Dorées ou argentées, avec des dessins rigolos, pliées 12 fois ou déjà timbrées. Des blanches, des grises, des luxueuses et des normales.

C’est bizarre cette tradition de l’enveloppe. Je ne donne pas mon cash dans une enveloppe à mon garagiste. Huit fois sur dix, j’ai une enveloppe autour des billets. Et je vois leur écriture, quand ils mettent mon nom dessus… J’adore ça. Voir leur façon d’écrire.

Elle est sortie discrètement d’une poche, intérieure ou non, et on l’imagine remplie d’un coup au distributeur, ou remplie petit à petit : 20€ par ci, 20€ par là. Parfois avec des billets de 5€.

Parfois toute fine. Un gros billet ! Un énorme !

Elle dépasse rarement le montant convenu, et c’est très bien, c’est déjà assez cher comme ça. Mais parfois elle a une petite image, une carte, ou pour les habitués, un truc qui me fait plaisir…

Parfois elle est oubliée, et je la réclame  « tu n’oublieras pas de partir les mains vides… »

C’est honteuse que j’avoue avoir retrouvé des enveloppes des mois après, encore pleines, en faisant le tri. Pas que je croule sous l’argent, mais simplement : une enveloppe ressemble aux autres. J’ai des rituels (prend l’enveloppe, vide la, range l’enveloppe) mais parfois il y a des ratés (prend l’enveloppe, range la). Mais par réflexe, avant d’en jeter une, j’y jette un coup d’œil.

L’enveloppe, ça cache l’argent, et son sens :  « oui je paye » ou  » oui, je suis payée ». Certains disent même « on va évacuer les détails matériels » comme s’il s’agissait d’un énorme Iceberg à faire fondre au bain marie. Alors que c’est supposer faciliter la chose…

Ils la posent toujours sur la table.Très très très rarement en mains propres. Même si ça n’est pas dans une enveloppe, l’argent est déposé. Souvent à moitié caché derrière un quelque chose, sur la table, ou plié en deux. Bref : ça se dissimule, ça se fait timide, l’argent. Ça s’étale pas comme un verre qu’on renverse.

Les habitués qui sont à la cool par contre payent avec beaucoup plus de naturel dans les gestes, moins de cérémonial autour, moins de gêne.

À mes débuts je me souviens être restée un peu interdite devant une grosse liasse. Très grosse selon mes critères. Non, je n’ai pas eu envie de dépenser tout d’un coup.

Mais sont remontés à la surface, tout ensommeillés, des rêves et des projets. Je ne suis pas certaine qu’avoir 6 flacons de parfum soit de ceux là, ni prendre mes habitudes dans un certain magasin de lingerie, mais j’ai investi du neurone, j’ai déplacé des montagnes pour rattraper des erreurs de jeunesse, des flemmes d’adolescente, ou accomplir des envies de rêveuse.

Le luxe du choix, le luxe du temps. Et les moyens.

J’en ai aujourd’hui une jolie pile. Parfois je les utilise. Avec un plaisir non feint, j’écris une adresse dessus, en mon enveloppe ira porter un message plus chaste à quelqu’un d’autre. Certaines restons toujours inutilisées, je les touche avec un sourire, j’y repense, je soupire.